Le Clair Obscur, le numérique comme réappropriation du monde réel

Le Clair Obscur est une structure au sein de laquelle les compétences, complémentaires, de tout un chacun sont mises au service de la compagnie et lui permettent de se développer et de s’illustrer dans un monde au croisement des arts vivants, des technologies, des arts plastiques et de la recherche.

Suite au passage du Clair-Obscur à Bruxelles lors des Transnomades et de la performance @2 : Sleeping Beauty qui y a eu lieu, nous avons interrogés deux de ses membres.

Frédéric Deslias, fondateur de la compagnie :  diplômé en Arts du spectacle à l’université de Caen dont le parcours artistique peut se décomposer en deux temps. Un premier en tant que musicien et compositeur pour le cinéma, le théatre ou la danse et un deuxième en tant qu’artiste et directeur de la compagnie Le Clair Obscur, à laquelle il se consacre aujourd’hui exclusivement.

Gaël L., issu d’une formation en information et en communication, photographe autodidacte, anciennement médiateur culturel et aujourd’hui hacker attitré de la compagnie.

LE CLAIR OBSCUR_interview2_Transnomades-2013La compagnie du Clair-Obscur n’a pas toujours eu l’intérêt quelle porte à l’heure actuelle pour internet. Cela témoigne d’une transformation profonde au sein de la structure et de sa manière d’aborder ses projets. Qu’est-ce qui est à l’origine de cela?

Frédéric : En 2009, j’ai pris conscience du grand big bang Internet et du changement radical du monde dans lequel nous étions plongés. Il m’a paru nécessaire de m’approprier ce sujet et ses problématiques. Les précédents travaux de la compagnie étaient déjà très visuels et techniques déjà (Hermself, Grand prix Danse et Nouvelles technologies aux Bains Numériques en 2010) mais pas aussi axés dans le fond sur la technologie. Nous avons donc pris le problème à bras le corps en abordant un cycle de création nommé «@».

Nous sommes aujourd’hui au 4e module de ce cycle.

Gaël : Au bout d’une dizaine d’années de photos, je cherchais une intensité, une vérité qui m’incitait à pousser les modèles vers des états intérieurs qui relèvent davantage de la performance que de la pose photographique.

C’est durant la période où j’ai mis en scène ma première performance publique, que j’ai rencontré Frédéric. C’est à ce moment que j’ai commencé à travailler avec lui sur des installations interactives.

Dans quel cadre vous êtes vous recontrés?

Frédéric : Ma rencontre avec Gael s’est passée lorsqu’il est revenu sur Caen vers 2008 (Caen est une petite ville). Nous avons très vite entendus parler l’un de l’autre, je suis allé voir son expo qui se déroulait dans une galerie en même temps qu’une de nos performances, et on a tout de suite accroché l’un à l’autre. Caen est une petite constellation où tout le monde participe un peu aux projets de tout le monde, il y a cette ouverture et cette bienveillance mutuelle qui rend les choses possibles et spontanées…


Il y a-t-il des “rôles” définis, quelles sont les complémentarités?

Mes inspirations? Marina Abramovic, pour la performance c’est notre mère à tous. Stellarc, qui a intégré le numérique, le corps connecté et ce, presque avant qu’on nesoit nés, et puis Romeo Castellucci.

Mes inspirations? Marina Abramovic, pour la performance c’est notre mère à tous. Stellarc, qui a intégré le numérique, le corps connecté et ce, presque avant qu’on nesoit nés, et puis Romeo Castellucci.

Gael : Les rôles au sein du Clair Obscur sont relativement définis : à part pour Sleeping Beauty, qui est un cas particulier, c’est avant tout Frederic qui impulse les projets, propose un cadre de travail et une direction esthétique.

L’écriture se fait au plateau, donc toute l’équipe est amenée à apporter des idées sur un mode horizontal, mais c’est le rôle de Frédéric de faire des choix dans ces propositions, et d’assembler tout cela pour en faire naître un spectacle.

Concernant le projet @, mon rôle est très variable d’un module à l’autre.  Ainsi, j’ai un peu joué les hommes à tout faire pour @1 car l’équipe était déjà assez solide.

En ce qui concerne @2 : Sleeping Beauty, c’était initialement prévu pour ma compagnie jusqu’à ce que Frédéric me propose de le produire et de le co-réaliser en tant que module de @. J’y ai également effectué tout le développement informatique

Sur @4, j’ai pris ma place au sein de l’équipe comme artiste associé.

«Vers la sobriété heureuse» de Pierre Rhabi me retourne la tête en ce moment…

«Vers la sobriété heureuse» de Pierre Rhabi me retourne la tête en ce moment…

@ a-t-il tout de suite été envisagé comme une suite de recherche et de créations ?  Où en est le projet aujourd’hui ?

Fredéric : Pour l’instant chaque module d’@ est créé dans une continuité mais diffusé indépendamment, nous avons bon espoir de réussir à les réunir tous dans un même lieu au même moment en 2014, car c’est dans un parcours des spectateurs dans ce meta-spectacle vivant, que notre discours se construit…

@ comprend à la fois des performances plutôt axées danse/arts numériques et des installations qui mettent en jeu le corps, ou le spectateur lui-même, dans un rapport inversé, comme nous utilisons un matériel spécifique, nous sommes relativement autonomes là-dessus, et nous pouvons nous produire dans toutes sortes de lieux, institutionnels ou alternatifs. Par contre pour accumuler les modules, techniquement, nous avons besoin de structures ou de festivals plus importants.

Le projet développe également d’autres interventions en parallèle, quelles sont-elles ? 

Frédéric : Nous animons des hacklabs axés sur des outils que nous utilisons (Brain Computer Interfaces, Lasers, tracking video, par exemple) ou des objets collaboratifs plus ouverts (Imprimantes 3D, Bobine Tesla). Nous intervenons aussi de temps en temps sur invitation à des conférences, principalement axées sur des questions sociétales des enjeux de l’homme et du numérique.

Les transnomades ont accueilli le module @2 : SleepingBeauty (où le public est invité à être spectActeur). Pouvez-vous nous raconter quelques moments d’interactions public/performeur ? Quelles sont les évolutions possibles que vous entrevoyez pour ce module ?

LE CLAIR OBSCUR_interview3_Transnomades-2013Frédéric : Le plus intéressant arrive quand un contributeur s’approprie le dispositif, soit qu’il cherche à le faire bugger, soit de façon plus littéraire ou poétique. Je vous conseille d’aller voir sur le mur de Sandra SleepinBeauty qui reprend l’ensemble des contributions (l’archivage des données personnelles est une des magies de Facebook).

Quant à l’’évolution de cette installation, elle se situe dans l’analyse des données affectives de Sandra, nous travaillons sur les interpolations de plus en plus précises de ses émotions avec une chercheuse en neuro-sciences, Corinne Jola. En retour, Sandra (la performeuse), apprivoise aussi progressivement la machine et un processus de neurofeedback se met en place (Sandra prend conscience, puis contrôle ses états intérieurs, afin de mieux piloter la machine et jouer avec elle, et le public). A la fin on ne sait plus très bien qui contrôle qui… 

Pouvez-vous nous parler des technologies utilisées pour @2.

Frédéric : Nous avons détourné différentes interfaces de neurofeedback, et sommes entrés dans Facebook pour automatiser les entrées/sorties de flux de données entre Sandra et son mur. 

Gaël : Pour le hardware, nous utilisons un capteur EEG (électroencéphalogramme), Emotiv Epoc© : nous avons eu la chance qu’un casque “grand public” soit commercialisé au moment où nous démarrions ce projet. Le second capteur que nous utilisons, un Lightstone IOM©, est sur la main de Sandra, qui capte la sudation, mais aussi les battements de cœur. Les données de ces capteurs alimentent plusieurs briques logicielles. Le noyau du système est un patch Max/MSP, qui renvoie données et synchronisations aux autres programmes : sous Processing pour générer les graphiques, Max4Live pour les sons (qui lui-même pilote les lumières par un pont DMX).

Le tout demande quatre ordinateurs connectés ensemble sur un routeur haut débit. 

LE CLAIR OBSCUR_interview4_Transnomades-2013SleepinBeauty a été lauréat du prix Mobile “Art(s) & Network(s)” awards 2013, pouvez-vous nous dire quelques mots sur les concepts de Netart, Webart, arts connectés, arts en réseaux… ?

Frédéric : Internet constitue nos nouveaux boulevards et nos places publiques, tout ou presque passe désormais par Internet. Internet nous suit désormais partout. Il est notre cerveau collectif, insatiable, et notre mémoire absolue. Nous même ne pouvons désormais plus réfléchir sans passer par lui, car Internet pense même plus vite que nous. Internet a absorbé tous les médias et agit lui même comme un méta-organisme qui régule nombre de flux de notre  société. Il n’y a pas de big brother ou de conscience supérieure là-dedans mais une méta-machine très complexe. Et en retour nous nous comportons nous-même comme des interfaces de numérisation du monde, à chaque touche appuyée, à chaque photo mise en ligne, à chaque communication effectuée… nous alimentons ce grand tout. 

C’était la première fois que la compagnie se produisait en Belgique, quelles sont vont envies de collaborations avec des structures, événements ou festivals en Fédération Wallonie Bruxelles ou en Flandre ?

Frédéric : Nous sommes très heureux de cette nouvelle collaboration avec Transcultures, la Belgique est une terre saine où les gens sont ouverts d’esprit et décomplexés. Nous sommes tout ouverts et serons enchantés de revenir… Particulièrement autour du RAN qui nous suit de près.

Le projet @ a pour sujet la mutation de la société engendrée par le web au cours des quinze dernières années. Quelles évolutions vont, pour vous, transformer cette dernières lors des quinze prochaines années ? 

Frédéric : Via le mouvement Maker, on tend à utiliser aujourd’hui l’outil de conception numérique pour une sorte de ré-appropriation du monde réel, ce qui est très intéressant. Par exemple la symbolique de l’imprimante 3D : si nous vectorisons, modélisons le monde aujourd’hui sur écran, c’est pour réaliser des objets physique. C’est une façon d’agir en retour dans le monde réel et d’employer la machine à des tâches très pragmatiques, nourries cependant par la culture du net, du partage et de l’open source. 

Gael-L_interview1_Transnomades-2013Gael tu possèdes également ta propre compagnie. Quels sujets y traites-tu?

Gaël : J’ai monté ma compagnie assez tard, car pendant longtemps j’ai travaillé seul, ou sur des petits projets. Il y a trois ans, lorsque j’ai monté une maquette du Nécrophile, d’après Gabrielle Wittkop, le fait de travailler avec une grosse équipe de professionnels m’a incité à monter une structure pour porter ce projet et les suivants. Pour le moment, nous jouons surtout dans des lieux identifiés “underground” : la Borderline Biennale à la Demeure du Chaos, le festival Souterrain au TOTEM (Nancy)…

Pour toi, Gaël, comment distingues-tu ces deux compagnies en termes d’apports personnels ?

Gaël : Mon utilisation de la technologie s’est séparée en deux : avec le Clair obscur, j’interviens sur des créations essentiellement numériques, où tout est synchronisé, numérisé, programmé. Et en parallèle, avec la Compagnie L., j’utilise de moins en moins de technologie. J’ai le sentiment d’aborder le corps “par les deux bouts” : corps digital augmenté avec le Clair Obscur vs retour au corps primal avec ma compagnie.

Un dernier mots en rapports avec vos futurs projets ? 

Frédéric : @.4:Gøl4M propose une interprétation plus allégorique et symbolique du corpus organique/digital qui pourrait clore la boucle @. Il travaille sur la renaissance, sur un détournement du concept de post-humain, dans une faille temporelle qui sonde nos origines. Et il tend vers un équilibre du rapport entre l’homme et la machine. C’est une collaboration entre Le Clair Obscur et le danseur britannique Matthew Morris. Un chouette gars.

Gaël : En ce moment, je travaille sur la magie, sur l’énergie sexuelle et la force des pulsions primaires, sur des techniques de souffle plus qu’anciennes. Je continue mon travail sur les rituels et notamment les rituels collectifs. Une création devrait voir le jour en 2014, qui s’appellera peut-être Sabbat, ou qui aura changé de nom d’ici là. Elle parlera sans doute de tout cela… et peut-être bien de subversion, de puissance et de liberté, mais chut…